Rencontre avec Tarek, un des pionniers du Street art Français

Rencontre avec Tarek, 

Pionnier du street art en France

L’homme aux bonhommes

Tarek, l'homme aux bonhommes

Tarek, l'homme aux bonhommes

Rencontre avec Tarek, cet artiste qui a vécu la naissance du graffiti en France. Echange sur la démocratisation du street art, l’émergence de caractéristiques propres au culture, l’institutionnalisation et la marchandisation d’un art qui se veut pourtant gratuit et libre.

Ecouter la playlist de Tarek pour Culturetoi.com. 

Tarek, artiste aux multiples facettes. C’est autour du jardin du Luxembourg que ce scénariste de BD nous accueille. Il est également rédacteur et créateur du magazine Paris Tonkar et auteur du livre du même nom sorti en 1991 sur les débuts du street art en France. Sa culture hétéroclite le pousse à diversifier ses collaborations et ses activités, il participe à des festivals, propose des initiations aux plus jeunes, et est désormais scénariste pour une série américaine.

Petit tour d’horizon de cette personnalité pionnière du graffiti en France.

Ton projet du moment ?J’ai écrit un pilote d’une série américaine et c’est encore en discussion, ça prend du temps mais c’est une belle expérience. Je suis scénariste sur ce projet. Même si cela n’est pas pris ça restera une belle expérience car ça m’a donné l’opportunité de travailler avec des vrais professionnels de l’art et de la création. On vous paye pour faire le boulot pas pour vous expliquer comment faire le boulot. Travailler avec les Américains c’est bien car il y a une vraie notion d’efficacité. Cela me permet de faire beaucoup de choses différentes

On te connait surtout pour ton implication dans le street art, mais tu rentres dans plein d’autres catégories artistiques. Dans le premier livre Paris Tonkar, tu racontes les débuts du graffiti : est-ce uniquement en France ou ça parle aussi des initiatives à l’étranger ?

En France et, en particulier, à Paris parce que c’est à Paris que ça a commencé.

Paris Tonkar, le livre, est sorti en 1991 et c’est le 3ème livre sur le sujet dans le monde, un des trois livres de référence encore aujourd’hui.
Paris Tonkar

Paris Tonkar

Comment tu en es arrivé là ?

J’ai commencé par taguer en 1985/1986. Je n’étais pas un énervé… Je ne vais pas mentir, je ne sortais pas le soir, j’étais encore chez mes parents. Un soir à 20h, on était une trentaine à taguer une station de métro et, à ce moment-là, je me suis dit : « tiens, il n’y a personne pour prendre des photos ! » Il n’y aura pas de témoignage sur ce qui s’est passé ce soir-là. Je faisais de la photo à l’époque.

j’ai commencé à photographier de plus en plus le graffiti et à faire de moins en moins de tags.
Tarek en train de coller ses petits bonhommes

Tarek en train de coller ses petits bonhommes

Ensuite, je me suis dit que ce serait bien de faire un livre en France puisqu’il n’y en avait pas. J’ai commencé à en parler autour de moi, j’avais 17 ans, un copain m’a dit pourquoi pas et m’a cru puis on a commencé à travailler dessus et c’est devenu un livre, Paris Tonkar, qui sort quand j’ai 19 ans.

Pourquoi ce livre ?

J’ai rencontré entre 150 et 200 personnes. Tous ceux qui sont dans le livre peignaient en France, avec un ou deux étrangers mais pas plus. On voulait raconter les débuts du graffiti par rapport à notre regard, nous qui l’avions vécu de l’intérieur.

Je prépare une nouvelle édition enrichie et corrigée et, grâce aux nouvelles technologies, j’ai retrouvé pas mal d’anciens graffeurs. Je vais parler bien plus de la banlieue et je vais m’arrêter en 1995, au moment où je ne suis plus en France car cela serait intellectuellement faux de parler d’une période que je n’ai pas connue.

 

Pourquoi ne mettre en avant les banlieues que maintenant ?

À l’époque, il se passait des choses dans le Val d’Oise, le Val de Marne… et je n’y avais pas accès… Il n’y avait pas internet, pas le numérique non plus, les photos coûtaient chères et physiquement je ne pouvais pas être partout donc il y a des choses qui se sont passées loin de Paris et que je n’ai pas pu voir. Mais là, on va élargir à la grande couronne, il y aussi des personnes qui ne voulaient pas que je parle d’eux parce qu’elles étaient recherchées, d’autres qui étaient au service militaire, d’autres qui avaient des problèmes avec la justice…

Il y aura des photos exclusives que je ne pouvais pas sortir à l’époque. Aujourd’hui il y a prescription… et j’ai pu mettre des images que personne ne peut imaginer : des inédits, des choses assez exceptionnelles !

Tu as beaucoup voyagé notamment au Moyen Orient et à Damas. Qu’as-tu pu observer de l’art urbain dans les autres pays ?

Oui j’ai pris pas mal de photos de murs en Turquie surtout des mots, des slogans. Pareil au Liban. Quand je suis allé au Maroc, j’ai pris des graffs et des tags, sinon c’est surtout en Angleterre à l’époque où ça foisonnait pas mal tout comme en Belgique, Suisse, Allemagne, Espagne…

Partout on retrouve la même inspiration américaine, c’est un fond commun et, après, ça d’adapte au pays dans lequel les graffs sont réalisés.

Par exemple, les graffs en Indonésie, au Maroc et même en Tunisie ont une source commune mais des cachets propres au pays. Comme en France d’ailleurs, on a rapidement pris des personnages de BD française ou des manières de faire à « la française ».

Tout part de la base américaine : lettrage avec personnage. Et puis ça s’adapte, se modifie… moi j’ai vu des lettrages en arabe, de la calligraphie asiatique. De plus en plus, cela se développe partout et plus on approfondit le graff dans d’autres pays plus on voit la dominante culturelle du pays influencer les graffs.

Peut-on parler d’une démocratisation du graff ?

Globalisation même, partout dans le monde.

Qu’est ce qui l’explique ?

Les nouvelles technologies en partie mais pas seulement. On sait bien qu’internet n’est que le reflet de la société. Pour prendre un exemple : internet peut créer des rencontres vraies comme aujourd’hui mais s’il n’y a pas internet les rencontres sont moins faciles mais peuvent arriver quand même. Internet est un accélérateur ! Le graff se développe car c’est surtout quelque chose d’accessible car ça ne s’apprend pas à l’école, tout le monde peut s’y mettre.

petit bonhomme en situation by Tarek

petit bonhomme en situation by Tarek

Où est le bonhomme ? by Tarek

Où est le bonhomme ? by Tarek


Et justement, puisque tout passe par la transmission est-ce facile d’aborder un graffeur et de lui demander d’être initier ?Non, c’est un peu comme les Jedï. Moi je suis dedans depuis tellement longtemps, donc pour moi c’est plus facile. Il faut faire ses preuves, c’est comme dans tout. Au début pour mon livre, j’ai dû convaincre tout le monde que c’était sérieux. Comme dans toute pratique artistique, la BD par exemple, il a aussi fallu que je fasse mes preuves.

On peut parler d’une grande famille d’artistes urbains ?

Non, ce n’est pas les Bisounours (rires)…

Y a-t-il de la concurrence ?

Oui, je pense que ça existe, mais bon après on ne repasse pas un des meilleurs graffeurs au monde si on n’est pas au niveau, sinon on passe alors sur la liste des baltringues de service. Il y a une sorte de respect.

Le graffiti a été boycotté pendant longtemps, puis revient en force avec la démocratisation du street art et maintenant prend même le chemin de l’institutionnalisation.

Et peut on aller jusqu’à parler de marchandisation ? Quand on voit des reproductions de street art à des prix exorbitants.

Je suis loin de ça. Vendre des photos de street art, c’est malheureux à dire mais je pense que c’est utiliser l’art. Comme on vit dans une société marchande, on appelle une voiture Picasso et on utilise l’art pour vendre tout et n’importe quoi… La marchandisation n’apporte pas que de mauvaises choses : le bon restera et le mauvais s’oubliera. Mais qu’un créateur puisse vivre de ses œuvres, c’est important aussi.

Moi quand je colle, c’est gratuit puisque c’est dans la rue. Si quelqu’un veut l’acheter je le colle sur une toile et ça devient payant. Je suis ouvert à tout tant que ça reste dans ma philosophie artistique.

Beaucoup de collaborations, assez hétéroclites, de la BD institutionnelle au graff… Comment choisis-tu tes projets ?

Au feeling, comme la BD sur les femmes et leurs problèmes rencontrés au travail que j’avais en partie réalisée : discrimination au travail et inégalités face au salaire, c’est une BD institutionnelle qui peut déranger les gens si elles dénoncent des faits vrais. J’aime autant ce côté que d’aller coller dans les rues.

GUERRE DES GAULES-Couverture

GUERRE DES GAULES-Couverture

J’assume ce que j’ai fait. Tant que c’est fait honnêtement

Peut-on considérer le street art comme un moyen de transmettre des idées ? Un outils de revendication dans les pays arabes ?

Actuellement en Syrie, c’est la guerre civile, c’est une dictature où des mots sont interdits.

Autant le graff se démocratise, autant le street art est une pratique occidentale que l’on ne retrouve que dans les pays riches et émergents.

Dans les pays comme la Syrie, ça commence à apparaitre mais pour les slogans politiques on utilise les pochoirs. Ce n’est pas du street art, c’est de la revendication politique. Le message passe avant l’esthétisme.

Le street art se développe dans d’autres pays pas autant politisés car on ne vit pas dans des sociétés opprimées.

Quand on va dans les camps palestiniens ou au Liban, on y trouve des graffitis politiques sans recherche artistique. C’est l’utilisation de la bombe à des fins de transmission d’un message politique mais pas dans le cadre de l’art.

C’est différent de l’artiste qui va utiliser son art pour transmettre des idées, il faut faire la part des choses.

Quand un militant du Hezbollah met un pochoir sur un mur pour faire référence à un parti, ce n’est pas de l’art, c’est de la politique.

Et pour clarifier, quelle différence fais-tu entre street art et graffiti ?

Pour moi, le street art fait partie du graffiti qui englobe tout.

Le graffiti : c’est vraiment à l’américaine avec la bombe et compagnie tandis que le street art englobe plus de techniques comme la mosaïque, la céramique, le collage…
Oeuvre de Tarek

Oeuvre de Tarek

On a tendance à développer une vision très parisienne du street art car on montre souvent ce qui se fait à Paris, Mais quand on creuse un peu, il y en a partout avec des initiatives artistiques parfois surprenantes : pour le magazine, on a interviewé un mec qui fait de la céramique dans son village… Et puis avec le temps, on fait des échanges de collage, je vais coller ses céramiques et lui mes bonshommes…

Vous avez écrit une BD « Baudelaire ou le roman rêvé d’Edgar Alan Poe », adaptation d’une nouvelle en BD où Baudelaire se retrouve à vivre une histoire que E. A Poe est en train d’écrire. C’est dans le cadre d’une volonté de se rapprocher des classiques ?

J’aime bien Baudelaire, il était très hip hop.

 Etre dandy, c’était une certaine manière être hip hop à l’époque. Il était en avance sur son temps, il était intéressant et sa poésie est magnifique.



Cherchons encore un peu dans tes souvenirs…
Tarek aux multiples facettes

Tarek aux multiples facettes

Ton meilleur moment d’artiste ?

Avec les gars de mon crew, on avait fait un graff sur la ligne B du RER et à plusieurs reprises dans la soirée, à cause des flics et des maîtres-chiens, on a dû se sauver puis revenir pour le terminer. C’était marrant de revenir plusieurs fois, toujours plus motivé !

Et, évidemment, mon premier tag, j’avais des sueurs froides, j’en ai pas dormi. Le lendemain, je pensais que tout le monde m’avait vu, j’avais 15 ans.

Le moins bon ?

Quand j’étais en procès, j’ai pris pour tout le monde et j’ai payé pour tous mes camarades, aucun ne m’a dit merci. J’ai eu une grosse amende et comme j’étais le seul à être majeur, j’ai pris pour tout le monde. Plus tard, pour me remercier, un des copains a dépensé la somme de l’amende dans une soirée, donc, au final, on était quittes…

Merci à toi de d’être prêter au jeu et pour ce bel échange…
Bon vent et à très vite !

Pour en savoir plus : 

Le site officiel de Tarek : http://www.tarek-bd.fr

le site du magazine Paris Tonkar… paristonkar.blogspot.com

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